La genèse d'une vision
Vous parlez souvent d'une approche "transdisciplinaire" de la gouvernance des systèmes d'information. D'où vient cette vision, et pourquoi ce mot ?
Elle s'est construite progressivement, mais son point d'origine est assez précis. Au début de ma carrière, j'ai travaillé en France au sein des représentations locales de grandes corporations américaines classées Fortune 100. D'abord à la direction informatique européenne d'un grand groupe industriel américain. Puis au sein d'une ESN internationale de premier rang. Deux environnements radicalement différents de ce que je connaissais du tissu d'entreprises françaises, et qui ont changé ma façon d'appréhender ce métier.
Ces organisations n'adoptaient pas COBIT, ITIL, ISO, COSO ou TOGAF parce qu'on les y contraignait. Elles les adoptaient comme des leviers d'accès aux marchés et de compétitivité opérationnelle. Une certification ISO 27001 ouvre des appels d'offres gouvernementaux. La conformité COSO rassure les commissaires aux comptes et les investisseurs institutionnels. La maturité ITIL réduit les coûts opérationnels de façon mesurable, trimestre après trimestre. À cela s'ajoutaient deux dimensions que je n'avais jamais vues traitées avec autant de sérieux dans des organisations françaises de l'époque. Le Lean et le Six Sigma d'abord, adoptés dès le début des années 2000 comme disciplines d'amélioration continue et de réduction des défauts ; au sein du groupe industriel, leur application n'était pas optionnelle. Tout manager, tout responsable de processus, était formé et tenu de les mettre en pratique. Et la conformité Sarbanes-Oxley ensuite, la loi américaine de 2002 sur la gouvernance financière des entreprises cotées, qui imposait une rigueur documentaire et un contrôle interne dont les exigences rejaillissaient directement sur les systèmes d'information et leur gouvernance. Ces cadres n'étaient perçus ni comme des contraintes administratives ni comme des obligations subies. Ils étaient intégrés dans la culture opérationnelle comme des garanties ; la garantie d'atteindre les objectifs fixés, de le démontrer aux parties prenantes, et de corriger les écarts avant qu'ils ne deviennent des crises. Le contraste avec les entreprises françaises de l'époque était saisissant. Et à ce jour, la plupart des institutions publiques françaises n'ont pas encore atteint le niveau de mise en oeuvre de processus ITIL que ces organisations appliquaient couramment dans les années 2000, encore moins l'alignement des cadres dont je parle en évoquant COBIT, COSO, TOGAF, Lean, Six Sigma, PMBOK ou Prince2. La gouvernance n'était pas un coût dans ces environnements. C'était une infrastructure de compétitivité, intégrée dans la culture opérationnelle au même titre que la gestion financière.
Le mot "transdisciplinaire" vient de là. Ces référentiels ne fonctionnent pas en silos. COBIT cascade les objectifs de l'entreprise vers les objectifs des systèmes d'information. COSO structure le contrôle interne et la gestion des risques d'entreprise. ITIL donne les bonnes pratiques de gestion des services. TOGAF assure la cohérence de l'architecture entre la vision stratégique, les processus métier et les systèmes qui les supportent. Les normes ISO certifient et formalisent. Articulés ensemble, ils forment un cadre de gouvernance beaucoup plus puissant que n'importe lequel d'entre eux pris isolément.
Et quand vous avez ramené cette culture en Europe, qu'avez-vous trouvé ?
Un écart considérable, et une résistance que je n'avais pas anticipée. J'ai rejoint une ESN française de premier rang au moment où elle gérait une infrastructure mutualisée desservant plusieurs dizaines de milliers d'utilisateurs finaux répartis sur quatre datacenters. Ce que j'ai trouvé était représentatif de ce qu'on observe dans beaucoup d'organisations qui ont grandi vite sans poser de fondations structurées.
Des référentiels épars. Chaque département avait ses propres fichiers, ses propres conventions de nommage, ses propres processus qui ne parlaient pas à ceux du département voisin. Une organisation en silos étanches où chaque responsable défendait jalousement son périmètre, ses contrats, ses outils. Des chevauchements partout ; deux contrats de maintenance sur les mêmes équipements, des achats en doublon, des technologies empilées selon les besoins immédiats de chaque silo sans cohérence d'ensemble. Et en dessous de tout ça, une tension politique permanente entre responsables qui n'avaient pas de cadre commun pour décider.
Ce n'était pas de la mauvaise volonté. C'était l'absence de fondations. Cette démarche transdisciplinaire a combiné la consolidation des référentiels, l'harmonisation des conventions de nommage, la clarification des droits de décision et la rationalisation des processus. Elle nous a permis de passer de 1,5 million d'euros de maintenances annuelles à 750 000 euros. Une réduction de 50%, documentée. Et en parallèle, 25% de réduction sur les coûts de licences logicielles. Et une réduction de 80% du footprint de datacenter par consolidation et virtualisation. Ces résultats ne sont pas venus d'une décision stratégique brillante. Ils sont venus d'un inventaire rigoureux et d'une discipline méthodique, appliquée dans la durée. Ce travail a également produit quelque chose d'inattendu ; la méthode transverse de gouvernance que j'avais conçue, articulant CMDB, ITAM et GRC dans un outil intégré, a été reconnue par l'État français comme une innovation éligible au Crédit Impôt Recherche, pour un montant de 330 000 euros. Ce n'était pas un artifice fiscal ; c'était la reconnaissance formelle que construire une méthode de gouvernance originale, documentée, et réplicable constitue bien de la recherche et du développement au sens de la loi. Une validation que je n'avais pas cherché à obtenir, et qui dit quelque chose sur la nature de ce travail.
Ces entreprises dominent leurs marchés parce qu'elles ont posé des fondations que leurs concurrents ont négligées. La gouvernance n'était pas un coût. C'était une infrastructure de compétitivité.Franck KESZI
Le coût réel de l'absence de gouvernance
Les organisations résistantes diront que ces référentiels sont lourds, coûteux à mettre en place. Que leur répondez-vous ?
Je leur réponds avec un chiffre que j'ai vu plusieurs fois dans ma carrière, sous des formes différentes mais avec la même logique. J'ai vu des projets qui auraient dû coûter 80 000 euros finir à plus de 3 millions d'euros après trois ans.
Pas à cause de mauvaises intentions. À cause d'une architecture de décision défaillante. Des objectifs jamais vraiment alignés entre la direction et les équipes. Des spécifications insuffisantes parce qu'on n'avait pas de référentiel commun pour les rédiger. Des corrections sur les corrections, chaque itération dégradant la confiance entre les acteurs. L'hubris du "on va le faire à notre façon", puis la spirale des échecs, puis le pourrissement progressif de la conviction interne que le projet peut encore réussir.
Ce que coûte réellement la gouvernance, c'est une fraction de ce que coûte son absence. Et contrairement aux projets ratés, le coût de la gouvernance est visible, planifié, maîtrisé. Le coût du chaos est toujours plus élevé que prévu et toujours découvert trop tard.
Vous parlez de "cascade des objectifs". Qu'est-ce que cela signifie concrètement ?
C'est l'un des apports les plus puissants de COBIT 2019, et le plus mal compris. L'idée est simple. Les objectifs de l'entreprise doivent se traduire en objectifs de gouvernance des systèmes d'information, qui eux-mêmes se déclinent en objectifs de management opérationnel. Chaque projet, chaque initiative, chaque dépense SI doit pouvoir se relier à un objectif stratégique de l'organisation. Si ce lien n'existe pas, le projet n'a pas de raison d'être prioritaire.
Ce que cela change en pratique, c'est que quand deux directions métier se disputent les ressources IT, l'arbitrage ne se fait plus au profit de celle qui crie le plus fort ou de celle dont le directeur est le mieux positionné politiquement. Il se fait en répondant à une question simple. Quel projet contribue le plus à l'objectif stratégique que nous avons tous validé ensemble ? C'est un changement radical dans la dynamique politique interne ; et c'est précisément pour cette raison que certains responsables résistent à la mise en place de cette cascade. Quand les décisions deviennent objectives et traçables, les féodalités organisationnelles perdent leur pouvoir discrétionnaire.
Et la boucle se referme avec l'alignement métier. Toute cette rigueur ne vaut rien si les objectifs IT ne correspondent pas aux priorités réelles des directions métier. C'est pourquoi je commence chaque mission par une cartographie des objectifs stratégiques de l'organisation avant de toucher au moindre référentiel. Les référentiels sont des outils de mise en œuvre ; jamais des points de départ.
Ce que coûte réellement la gouvernance, c'est une fraction de ce que coûte son absence. Le coût de la gouvernance est visible et maîtrisé. Le coût du chaos est toujours découvert trop tard.Franck KESZI
L'art de transformer les organisations résistantes
Mais comment faites-vous face à des organisations qui ont une allergie profonde à tout ce que vous venez de décrire ?
Ce que l'expérience m'a enseigné, parfois douloureusement, c'est qu'avec certains clients totalement réfractaires, parler de gouvernance des systèmes d'information revenait à parler une langue étrangère. Je m'épuisais à convaincre, je perdais du temps, et je n'avançais pas.
Ce que je fais à la place, c'est traduire. Chaque concept de gouvernance a un équivalent dans le vocabulaire de l'organisation. La gestion des risques, les directions métier comprennent. La continuité de service, les opérationnels comprennent. La clarification des responsabilités décisionnelles, les managers comprennent ; et souvent s'en réjouissent, parce qu'elle résout des conflits qui les épuisent depuis des années. Ce sont les mêmes concepts, avec les mêmes bénéfices, exprimés dans un langage qui ne déclenche pas de réflexe défensif.
Mais la vraie pédagogie, c'est de montrer les résultats avant d'expliquer la méthode. Un processus de gestion des incidents qui fonctionne et que les équipes adoptent naturellement, même si personne ne sait comment il s'appelle dans le référentiel, est infiniment plus convaincant que le meilleur des séminaires de sensibilisation. On convainc par l'expérience, pas par les slides.
Vous avez un exemple concret de cette approche ?
Oui, et c'est probablement celui qui m'a le plus appris sur ce que signifie vraiment adapter sa posture de conseil. J'intervenais dans une organisation publique nationale engagée dans la mise en oeuvre d'une solution ITSM, contrainte et forcée par ses tutelles. Ils avaient leurs propres cadres administratifs, leur propre vocabulaire, leurs propres procédures. La responsable qualité m'avait signifié très clairement, dès le départ, qu'elle ne voulait pas entendre parler de normes ISO, de COBIT ou d'ITIL. Pour eux, ces référentiels restaient abstraits, étrangers à leur culture, associés à quinze ans d'échecs dans des tentatives d'implémentation qui n'avaient jamais abouti.
J'ai donc travaillé dans leur langage, pas dans le mien. Au lieu de projeter mes référentiels sur leur organisation, j'ai commencé par les écouter. Des entretiens approfondis sur toutes leurs activités, leurs dysfonctionnements quotidiens, leurs conflits de responsabilité, leurs risques opérationnels. J'ai reformulé chaque pratique, chaque exigence normative, dans leurs propres termes administratifs. Ce faisant, je renseignais en réalité mon questionnaire d'audit. Je collectais les éléments qui allaient me permettre de leur donner des scores de maturité précis par rapport à chaque référentiel. C'était une évaluation à 360 degrés de leur gouvernance des systèmes d'information, conduite entièrement dans leur langage.
À la soutenance finale, j'ai pu leur remettre une cartographie complète de leurs processus et des processus prêts à l'emploi, adaptés à leurs besoins réels et conformes aux exigences d'ISO 20000, d'ITIL et de COBIT 2019, avec les correspondances explicitées niveau par niveau. Et la responsable qualité qui m'avait interdit de parler de ces référentiels en début de mission est venue me voir pour me remercier. Elle m'a dit qu'elle comprenait enfin l'intérêt concret d'ISO 20000, d'ITIL et de COBIT 2019. Pas en théorie. Dans leur organisation, dans leurs processus, dans leurs problèmes réels. C'est à ce moment-là que les référentiels cessent d'être une contrainte pour devenir un outil.
J'ai reformulé chaque pratique, chaque exigence normative, dans leurs propres termes administratifs. Ce faisant, je renseignais en réalité mon questionnaire d'audit. C'était une évaluation à 360 degrés conduite entièrement dans leur langage.Franck KESZI
La sécurité, bien au-delà de la technologie
La cybersécurité est au cœur des préoccupations des directions informatiques. Comment l'abordez-vous ?
Ce que j'ai observé au fil des années, c'est que la sécurité des systèmes d'information est presque toujours abordée comme un sujet technologique. Et c'est là que les organisations se retrouvent en difficulté, parce qu'elles investissent dans des outils en croyant que les outils vont résoudre un problème qui est fondamentalement humain et organisationnel. Ce qu'on protège, ce sont des décisions, des processus, des données qui ont de la valeur pour quelqu'un d'autre. Et ceux qui cherchent à y accéder savent très bien que les failles les plus exploitables ne sont pas dans les systèmes bien configurés, mais dans les habitudes des personnes, les procédures mal appliquées, les dépendances entre systèmes que personne n'a cartographiées. J'ai eu la chance de comprendre ça très tôt, dans des contextes où une défaillance de sécurité avait des conséquences physiques immédiates, bien avant que ça devienne un enjeu informatique.
Vous parlez de risques géopolitiques liés à la cybersécurité. N'est-ce pas excessif pour la plupart des organisations ?
Non. Et je comprends pourquoi la question se pose, parce que ça peut sembler excessif pour une PME industrielle ou une ETI de services. Mais regardons ce qui s'est passé concrètement ces dernières années. En 2018 et 2019, des groupes liés aux services de renseignement chinois ont méthodiquement ciblé les sous-traitants d'Airbus, pas Airbus directement. Ils cherchaient les failles dans la chaîne d'approvisionnement, les maillons les moins protégés, pour remonter vers les secrets industriels des avions de ligne. Safran a été ciblé pour ses technologies de motorisation. Dans le secteur pharmaceutique, pendant la pandémie, des groupes étatiques ont tenté de s'approprier des recherches sur les vaccins avant même que les résultats soient publiés. Ce ne sont pas des rumeurs ; ce sont des cas documentés par l'ANSSI et les services de renseignement alliés. La réalité de la guerre économique par le numérique, c'est qu'on ne cible pas les forteresses. On cible les fournisseurs, les prestataires, les partenaires.
La dimension juridique est tout aussi concrète, et souvent encore moins bien comprise. Prenons un cas simple. Une entreprise française stocke ses contrats, ses données clients, sa R&D sur Azure ou AWS, dans des datacenters situés en Irlande ou en Allemagne. Elle pense être en règle avec le RGPD parce que les données sont physiquement en Europe. Ce qu'elle ignore, c'est que Microsoft et Amazon sont des entreprises américaines soumises au Cloud Act de 2018. Ce texte autorise les autorités américaines à exiger la communication de ces données, quel que soit leur lieu de stockage physique, sans en informer l'entreprise européenne concernée. Le prestataire reçoit l'injonction, il s'exécute, et son client peut ne jamais l'apprendre. FISA 702 va encore plus loin en permettant une collecte directe sur les infrastructures des opérateurs, sans procédure judiciaire visible de l'extérieur.
Ce que j'ai appris dans ma pratique, c'est que cette réalité ne concerne pas seulement les grandes entreprises cotées. Elle concerne toute organisation dont les données ont une valeur stratégique pour quelqu'un d'autre. Le choix d'un hébergeur n'est plus seulement une décision technique et financière. C'est un choix de souveraineté avec des conséquences juridiques directes que la gouvernance des systèmes d'information doit intégrer.
Un SOC aussi sophistiqué soit-il ne peut pas être efficace si le SI qu'il surveille n'est pas connu et cartographié avec précision. Une CMDB consolidée, un catalogue de services précis, la connaissance des workflows métier et des dépendances entre composants forment les fondations sans lesquelles le SIEM corrèle des événements sans contexte et le SOAR automatise des réponses sans comprendre l'impact métier.
La conformité comme discipline anticipatoire
NIS2, DORA, AI Act, RGPD, Data Act. La pression réglementaire s'intensifie chaque année. Comment vivez-vous avec cette inflation normative ?
Avec une sérénité relative, parce que je pratique la veille réglementaire depuis longtemps, non par obligation, mais parce que j'ai compris très tôt que c'est une compétence stratégique. Et avec une frustration réelle face aux organisations qui attendent d'être au pied du mur pour s'en préoccuper.
J'ai un concept que j'utilise souvent avec mes clients. Le mur normatif désigne la situation d'une organisation qui découvre qu'une réglementation vient d'entrer en vigueur et qu'elle ne peut pas s'y conformer sans refondre son architecture SI, renégocier ses contrats fournisseurs, ou restructurer sa gouvernance des données ; des chantiers de 18 à 36 mois qu'il est trop tard pour planifier sereinement. Ces situations ne sont pas une fatalité. Elles sont le résultat de trois ans d'absence de veille.
J'organise ma veille sur trois horizons temporels. Les textes déjà en vigueur, que les organisations doivent traiter en urgence. Les textes adoptés en période de transition, AI Act, Data Act, dont le programme de conformité doit commencer maintenant, pas à l'échéance. Et les textes en cours de négociation, que je suis pour anticiper leur impact sur l'architecture de mes clients. C'est ce travail d'anticipation qui fait la différence entre une organisation qui absorbe les réglementations sans rupture et une organisation qui les subit comme des crises successives.
Votre CV liste une vingtaine de normes et référentiels. Les maîtrisez-vous vraiment tous ?
Non, pas par cœur, dans la dernière version de chacun, avec l'ensemble de leurs clauses et annexes. Ce serait irréaliste. Et ce serait aussi la mauvaise question.
Ce que j'ai construit au fil des années, c'est quelque chose de différent et à mon sens plus utile. J'ai intégré ces référentiels dans des outils de travail concrets. Des grilles d'analyse qui croisent simultanément les exigences de plusieurs normes. Des guides de pratiques structurés autour des domaines communs entre COBIT, ISO et ITIL. Un framework de pilotage de portefeuille de projets qui intègre les contrôles réglementaires comme critères de décision. Des grilles d'audit permettant d'évaluer simultanément la maturité opérationnelle et la conformité normative. C'est d'ailleurs ce travail d'instrumentation qui a donné naissance à la plateforme AuditAI Pro, qui couvre aujourd'hui 181 normes et réglementations.
Ce que je reconnais volontiers. Sur certains référentiels très spécialisés, ma connaissance est celle d'un praticien qui les a intégrés dans une démarche globale, pas celle d'un expert certifié mono-spécialiste. Ce que j'apporte, c'est la capacité à articuler une vingtaine de référentiels applicables à un contexte donné, et à en tirer une feuille de route cohérente plutôt qu'une série de projets parallèles qui s'ignorent.
Le mur normatif est le résultat de trois ans d'absence de veille. Ces situations ne sont pas une fatalité. Elles sont un choix organisationnel, conscient ou non.Franck KESZI
Vers l'antifragilité organisationnelle
Vous êtes l'auteur de "La Méthode du Cygne Blanc". Que signifie l'antifragilité pour une organisation ?
Nassim Taleb a formalisé le concept de Cygne Noir, l'événement imprévisible à fort impact qui bouleverse les systèmes qui ne l'ont pas anticipé. Le Cygne Blanc est une réponse délibérée à cette vulnérabilité.
L'idée centrale est la suivante. Contrairement au Cygne Noir, la plupart des crises organisationnelles ne sont pas imprévisibles. Elles sont prévisibles, documentées, et leur survenue n'est qu'une question de temps. Une panne d'infrastructure critique sur un système vieillissant, une cyberattaque par ransomware sur une organisation sans plan de réponse à incident, une sanction réglementaire sur une organisation qui ignorait ses obligations NIS2. Ce sont des Cygnes Blancs ; visibles si on regarde, évitables si on s'organise.
La méthode consiste à documenter les solutions avant que la crise ne survienne. Cartographier les scénarios de défaillance les plus probables. Construire les réponses, les tester, les intégrer dans la culture opérationnelle de l'organisation. Une organisation antifragile ne résiste pas mieux aux chocs ; elle se renforce à leur contact, parce qu'elle avait préparé les conditions de sa propre résilience.
Un dernier mot pour les organisations qui lisent ces lignes ?
Un seul, peut-être. L'urgence. Non pas l'urgence de tout faire en même temps, ce qui est la recette des projets qui finissent à 3 millions alors qu'ils étaient budgétés à 80 000. Mais l'urgence de commencer. De poser les premières fondations. D'inventorier vraiment ce qu'on a. De clarifier qui décide quoi. D'aligner les objectifs SI sur les priorités stratégiques réelles de l'organisation.
Les organisations qui dominent leurs marchés dans dix ans ne seront pas nécessairement celles qui ont adopté les technologies les plus avancées. Elles seront celles qui ont construit les fondations les plus solides pour les utiliser avec discernement, les gouverner avec rigueur, et les faire évoluer sans rupture. La gouvernance des systèmes d'information n'est pas une discipline d'hier. C'est une discipline de survie pour demain.
Franck KESZI est le fondateur d'I2S-Consultants SAL, cabinet pluridisciplinaire spécialisé en gouvernance des systèmes d'information, souveraineté numérique et transformation digitale. Il intervient pour des entreprises industrielles, des institutions publiques nationales et internationales, des agences des Nations Unies et des organisations européennes. Il est certifié COBIT 2019 et Lead Auditor ISO 9001, et développe AuditAI Pro, une plateforme d'audit de conformité par l'IA couvrant 181 normes et réglementations, déployée sur infrastructure souveraine européenne.
Il est l'auteur de cinq ouvrages en cours de publication, dont La Méthode du Cygne Blanc et Souveraineté Numérique et Gouvernance des SI.